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Les défis de l'été : Marc Fegli – l' Ultra Hautes Vosges (230 km) à travers 14 sommets de plus de 1 300 mètres et 24 lacs ou grands étangs



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L’UHV (Ultra Hautes Vosges) c’est fait ! Ce fut une très belle aventure, une belle balade intérieure au sein de ce que les Hautes Vosges ont de plus beau. Je m’y suis perdu (un peu), régalé (beaucoup), souffert (pas trop) et j’y ai surtout découvert énormément de choses. Je ne sais pas encore si un long récit viendra peut-être raconter tout cela : j’hésite à ne garder que pour moi ce que fut ce grand voyage.

Voici les premières phases que Marc Fegli a posté sur un célèbre réseau social, après son périple de plus de 200 km dans les Vosges réalisé du 17 au 19 juillet 2020. Retour sur ce voyage avec l'ancien gendarme de Gérardmer.

Bonjour Marc, peux-tu te présenter ?

J’aurai 51 ans dans quelques jours. J’ai changé de métier le 1er février pour intégrer le Conseil départemental des Vosges en qualité de chargé de mission des activités de pleine nature. Mes préférences sportives sont plutôt orientées vers la montagne et le ski notamment de randonnée ou alpinisme. Je fais des ultra trails depuis une dizaine de saisons dont l’UTMB, l’Echappée Belle, le Grand Raid des Pyrénées etc.. Mes deux ultras préférés ont été les défunts Dolomiti Sky Run (une traversée des Dolomites) ou la Ronda Del Cims en Andorre.
Quelle a été la motivation première pour te lancer dans ce défi ?

J’étais inscrit à l’UT4M à la même période. Le Covid a eu raison de cette course. Je cherchais donc une jolie balade à faire. Dans le cadre de mon travail je fais beaucoup de cartographie et par ailleurs j’ai tracé pas mal de courses régionales dont les courses du Trail de la Vallée des Lacs et une grosse partie de l’Infernal 200. Comme j’ai des origines tant vosgiennes qu’alsacienne je cherchais un « truc » qui fasse la synthèse de ce que j’aime dans le massif, à la fois coté vosgien et alsacien. J’ai tracé une boucle de 170km pour 11000D+ qui relie ce que sont (pour moi) les plus beaux spots des Hautes Vosges et puis j’ai eu un déclic en essayant de donner une symbolique à ce voyage. C’est là qu’à germer l’idée de relier les 14 sommets de plus 1300m et tous les lacs ou plans d’eau des Hautes Vosges. Soit 24 lacs et grands étangs. J’en ai ressorti une nouvelle trace de 235 km pour environ 12500D+. Elle part du Lac de Longemer à 5 minutes de mon domicile pour arriver au Lac de Gerardmer. Je l’ai appelé tout simplement "Ultra Hautes Vosges"
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Et Pourquoi celui-là précisément ?

Il y a quelques jours je n’aurai pas pu répondre à cette question même si c’était déjà en moi. Je crois que je suis arrivé à une sorte de tournant dans ma pratique de l’ultra trail. Il y a quelques jours j’étais sur le swisspeaks 170. Et bien que le physique fût facile, la tête n’y était pas du tout : je ne prenais aucun plaisir. A un moment je regardais le sommet du Grand Combin (4314m) et je me suis demandé ce que je faisais là. Je me disais que je ferais mieux d’être en haute montagne avec piolets et crampons ou à partager des moments de course ou de randonnée entre famille ou amis. J’ai donc mis le clignotant au 55eme km. Et c’est là que j’ai compris que ce que je recherchais dans les balades au long court était plus nourri de partage et de recherche intérieure que de performance sportive ou d’égo. L’UHV correspondait ainsi pleinement à cette recherche : je pouvais me faire plaisir dans mon jardin sur un itinéraire que j’avais entièrement façonné en partageant ces moments avec mes proches et en bénéficiant de l’assistance de gens qui me sont chers. J’ai ainsi décidé de ne plus prendre de dossard sur des grandes distances dépassant les 15-20 heures de course. Par contre en montagne ou en Off je ne m’interdis rien.

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Comment as-tu vécu ce défi ?

Je l’ai vécu on ne peut mieux. Je n’ai jamais considéré cela comme un défi mais vraiment comme une belle balade. Un événement logique à un moment propice. Je dis toujours que l’ultra est une tranche de vie avec ses hauts et ses bas, ses moments de doute et ses bonheurs où ce qui fait avancer sont simplement des moments de pleine vie. Hormis le départ sous la pluie, les conditions météo ont été idéales pour courir et je n’ai jamais eu de vrais moments difficiles. J’ai eu un petit coup de fatigue en arrivant à Mittlach après avoir enchainé sentiers des Roches et descente dans la Wormsa à un rythme assez élevé. Mais retrouver mes parents m’a fait du bien (je suis originaire de la vallée de Munster) et je suis reparti tranquillement sans pression à l’assaut du sommet suivant qui était le Schnepfenried : c’est là que j’ai appris à skier. Et quand j’en traverse les pistes ce sont des tonnes de souvenirs qui ressurgissent et le coup de mou passe comme par enchantement avec le sourire. Mes deux coups de mou les plus importants à savoir au Drumont et au Lac des Corbeaux se sont déroulés un peu dans les mêmes conditions : au Drumont les amis qui m’assistaient m’ont servi une salade de fruits frais qui a fait des miracles et je me suis replongé dans un souvenir de l’infernal 200 où je renaissais au même endroit avant de finir une très belle course. Ou encore le fait de retrouver ma femme au Lac des Corbeaux alors que j’étais accompagné d’un ami avec qui j’ai fait quelques belles courses m’a permis de passer la cap assez facilement (quelques jours plus tard il a lui-même réalisé une traversée du massif par le GR 533).


Sur un défi si long on entre forcément en introspection ? Peux-tu me donner pour chacun des 5 sens (goût, odorat, ouïe, vue et toucher) ce que tu grades en mémoire et te rappel à ton aventure ?

Oui bien sûr on entre en introspection. Enfin j’ai plus pour habitude de dire qu’on met en route la machine à rêves. Je pense même d’ailleurs que c’est la clef du succès en ultra endurance. Quand le physique tourne tout seul et que la tête n’a plus qu’à rêver on ne voit pas passer les kilomètres. Je crois d’ailleurs que quand c’est comme ça on pourrait aller au bout du monde.

Je pense que je me souviens de chaque instant passé, de chaque kilomètre. D’habitude j’écris un long récit pour évacuer tout l’afflux de sensations qui me restent après une si longue balade mais là j’ai décidé de garder la plupart des choses pour moi.

  • Goût : La salade de fruits du Drumont, le Wrap au Poulet du Lac des Corbeaux les deux ou trois mini bières à différents moments du parcours.
  • Odorat : Ce n’est pas mon meilleur sens. Mais en ultra endurance quand il se réveille c’est généralement que je ne vais pas tarder à renaitre. J’ai senti l’humus de la forêt liée à l’humidité du lac de Sewen à la fin de la première nuit, là je me suis vraiment senti vivant alors que peu de temps auparavant j’avais vraiment très envie de dormir.
  • Ouïe : Le silence absolu dans la descente du Grand Ballon, une chouette qui hulule en remontant aux Dreimarkstein quelques morceaux de musique comme par exemple à proximité du grand Neuweiher...
  • Vue : Le soleil qui est sur le point de se coucher au sommet du Storkenkopf, la vue depuis le Klintzopf mais aussi des trucs plus rigolos comme des lérots fixés par ma frontale la première nuit. Il y en a eu tellement que c’est difficile d’en privilégier un ou l’autre.
  • Toucher : âme sensible s’abstenir : lorsque j’ai percé un ongle douloureux et que ça a un peu dégouté mes accompagnants : je n’ai rien senti mais c’est comme si j’avais vraiment souffert au travers de leurs regards incrédules (rires)

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Quelle a été la clé du succès de ton défi ?

Les clefs du succès ont été multiples. Au départ je voulais faire cette balade en autonomie quasi complète : en traçant j’avais aussi relevé les passages en auberges, lieux pour dormir, lieux où on peut acheter à manger ou à boire. Mais j’ai vraiment bénéficié d’une assistance de luxe qui fut aux petits soins et d’accompagnants très compréhensifs. En effet je ne voulais surtout pas être accompagné sur l’intégralité du parcours et hormis au début de l’itinéraire j’étais dans ma bulle et ne parlais quasiment plus alors que d’habitude je suis un incorrigible " ultra bavard ". Les autres clefs ont été un super état de forme, la connaissance du terrain, un état de confiance absolument serein...
Si c’était à refaire que changerais-tu ?

A refaire je ne changerai pas grand-chose : je me suis loupé 2-3 fois : la première en descendant du Klintzkopf vers le Lac de la Lauch : ça faisait un moment que je n’y avais pas été mais ce fut sans conséquence. Par contre lors d’un réveil au milieu de la première nuit à proximité du Belacker je me suis vraiment trompé de sentier alors que c’est un coin que je connais par cœur et où d’ailleurs passe l’infernal 200. J’ai décidé de couper à travers bois pour rejoindre le bon itinéraire : ce fut une vraie connerie et ce de nuit ; alors que j’avais juste à revenir en arrière sur 2km. J’aurai très bien pu me blesser sans possibilité de secours immédiat dans un coin où je n’étais pas censé être. J’aurai dû prévoir ces baisses de vigilance la nuit en m’imposant de quand même afficher la trace sur ma montre au lieu de me fier aveuglément à ma connaissance du massif.

Quels conseils donnerais-tu à qui souhaite se lancer dans un défi identique ?

Tout simplement ne rien laisser au hasard : condition physique, connaissance de l’itinéraire, alimentation, qualité du matériel et surtout une grosse envie de se faire plaisir. Faire ce genre de truc juste pour prouver quelque chose ou satisfaire un égo n’a aucun sens : peu importe le but, l’essentiel c’est le chemin qui y mène.
Quelle sera ton prochain défi ou ta prochaine aventure ?

Je ne sais pas trop. J’aime bien prendre comme ça vient. Je suis censé partir faire un Mont Blanc la semaine prochaine avec mes deux amis d’enfance mais la météo ne s’annonce pas terrible. La dernière fois que j’y étais un ami me l’a annoncé le samedi pour le lundi… C’est d’ailleurs un peu ce qui m’ennuie maintenant dans l’ultra : devoir planifier et préparer un truc un an avant parce que sinon on a plus de place. Ainsi l’une de mes meilleures perfs en ultra je l’ai faite sur l’infernal 200km où je me suis inscrit une semaine avant et sans prépa particulière : juste parce que c’était à la maison et que c’était le bon moment. Je me verrais plutôt faire un ou deux grands itinéraires en ski de rando ou un truc en itinérance avec ma femme pour qu’on puisse partager de jolis moments en montagne.

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Interview réalisée par Nicolas Fried.

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