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Interview de Philippe Oumedjkane, entraineur et organisateur de Courir en Tête


A l'occasion de la course « Courir en Tête », organisée pour la 3ème année au centre hospitalier de Brumath le samedi 27 septembre, l'Alsace en courant a souhaité rencontrer Philippe Oumedjkane, membre de l'organisation et figure de l'athlétisme local qui ne laisse pas indifférent. Ancien athlète et coureur, aujourd'hui entraineur à l'IBAL/S2A, et vrai passionné de demi-fond, il a un avis plutôt tranché sur l'évolution ces dernières années de la course à pied élite, les courses populaires et l'arrivée du Trail. Rencontre !
Bonjour Philippe, Peux-tu te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas ?

J'ai 56 ans et je suis infirmier psy à l'EPSAN. Athlète licencié à Lingolsheim et à l'Unitas Brumath de 1976 à 1993. Je courrais sur piste le 1500m, steeple, 3000m, 5000m, 10000m et les cross ; quelques titres régionaux ; quelques perf : mais toujours à l'époque la devise : "aller le plus vite possible". Puis coureur à pied pendant 11 années en Vétérans à l'ACCA Sélestat et au PCA de 2000 à 2010 : cross, Ekiden avec un titre de "champion de France avec mes potes du CCA ROUFFACH-PCA", courses du Trophée des Vosges, et quelques 10km pour ne rien perdre de l'envie : d'aller vite ! Mais là tu en prends un coup : Courir cela n'est rien, mais vieillir, c'est plus dur... A présent je suis entraineur de demi-fond et de cross depuis 2000 d'abord au PCA, puis à l'IBAL/S2a depuis 2010.


Coureur pendant de nombreuses années, aujourd'hui entraineur, quelle est à vision sur l'évolution de l'athlétisme et de la course à pied plus particulièrement ces dernières années ?

Si l'on définit l'athlétisme avec le demi-fond du court au long (épreuves sur piste 800-1500-3000m, steeple-5000-10000m et hors-stade : semi - marathon – cross), je te dirais un déclin important depuis les années 1995 à-peu-près.

Une tournure qui s'amplifie par les problèmes économiques, l'éducation des parents, le système scolaire et la venue des sports plein air, des sports extrêmes et la montée en puissance du Triathlon et du Duathlon. Mais surtout l'incompréhension totale des clubs de la Fédération d'athlétisme par l'essor des courses sur route. La multiplication des règlements acerbes sur les courses hors-stade, le déni total des dirigeants de club envers les coureurs quels qu'ils soient (dirigeants qui maintenant ne jure que par le trail, la marche nordique, sport et santé, « hypocrite lecteur », dirait Baudelaire !). Mais une poignée de coureur se battent et que certaines personnes, là je rends hommage à Jean Ritzenthaler et à bien d'autres (pensées vers toi Jean) et l'explosion en l'an 2000 des courses sur route.

En même temps le demi-fond en prend un coup, c'est le désert total au niveau régional sur 3000-5000-10000m.

L'évolution maintenant est radical, il y a des changements important dans le comportement des gens, qui sont de plus en plus narcissique et individuel ; la venue d'internet ; le marketing ; les média ; et ce fameux Road-Runner et la ronde de la Quetsche, etc. Le demi-fond et la course à pied en prennent un coup par la surabondance de ses ingrédients polluant part vers la conquête de l'individualisme totale : entrainement par informatique, par les GPS, par des magazines… Ce sont des démarches qui m'inquiètent beaucoup surtout par apport aux JEUNES. Car seules les catégories minimes et cadettes, sont encore importantes ; en junior ça baisse déjà : que ce soit en quantité et qualité.

Et pour finir la venue du TRAIL, celui par qui la fin viendra peut-être du demi-fond régional.

Et là j'en appelle à toutes les personnes dirigeants et entraineurs, le demi-fond est la famille la plus touchée par cette multiplication des épreuves. Les autres disciplines de l'athlétisme, le lancer, le saut, le sprint, la perche sont à l'abri. Ces disciplines sont en train de nous noyer par les médias nationaux (pitié enlevé Montel svp), par les dirigeants de la fédération française d'athlétisme qui mettent en place de la marche nordique, le concept sport et santé, les challenges Trail : c'est du business pour vous. CELA N'A RIEN A VOIR AVEC L'ATHLETISME...

Nous, entraineurs de demi-fond, sommes les parias de ses disciplines ; alors réfléchissez bien messieurs : une éducation par le demi-fond, par des principes de bases (supervisé dans les écoles, puis par la filière club), est primordial. Il y a beaucoup trop de déchets sur les exemples donnés... De cela dépendra la survie du demi-fond.
Tu entraines aujourd'hui un groupe à L'IBAL (Lingolsheim). Face au développement de la course à pied, et notamment du trail..., est-ce que l'encadrement est aujourd'hui indispensable selon toi pour pratiquer durablement ce sport ?

Je pense que tu réponds toi-même à la question. Bien sûr l'encadrement des jeunes coureurs de 18 ans à 28 ans est primordial. Pourquoi ? Parce que votre carrière en demi-fond est pratiquement terminée à l'âge de 28 ans. C'est là qu'éventuellement tu peux aller sur la route, la montagne, mais le trail est une ineptie complète, une anecdote. Je me souviens qu'en 1983 les anglais viennent aux Crêtes Vosgiennes. Ils trustent les premières places et lorsque Gates (je crois) est interviewé sur ses références chronométriques : il dit oui mon meilleur temps sur 5000 m et de 13'20'' !!! (ndlr : pour référence le record de France est à 12'58''83 et le record du monde 12'37''35). Il avait près de 35 ans le gars.

Les crêtes c'est 33 kms : une course en montagne et pas un trail ! Le trail n'a rien inventé. On courrait déjà en montagne à l'époque, mais intelligemment et pour nous préparer pour la saison de cross, ou sur piste ! Ils savaient aller vite, ils avaient de la condition physique et surtout une belle carrière derrière eux : les ingrédients nécessaires pour courir en montagne.

Maintenant les gars vont courir en montagne à 25 ans, mais quel gâchis comme par exemple Sébastien Spehler, je le dis honnêtement.


Le groupe d'une quinzaine d'athlètes que j'entraine sait de quoi je parle. D'abord la condition physique, et des fondations concernant le développement de l'entrainement par cycle et ses fondamentaux, une préparation qui aboutit pour courir en cross ou sur la piste, voir quelques courses sur route... Normal. Mais en ce moment c'est du n'importe quoi des courses : 4 courses par week-end, des athlètes qui font du 5kms puis une course de plus de 50 kms, à oui ils disent "Trail", puis un 10 kms et ensuite on remet un marathon ! Et on me parle de PLAISIR ? Franchement... ? Compliqué n'est-ce pas de trouver un compromis avec certains jeunes coureurs assoiffés de plein de manque ? C'est la déconfiture totale : des contentions partout, des bâtons, des sacs à dos, des GPS, mais où va-t-on ?

Je suis fâché par cette multiplicité d'épreuves qui tue les fondamentaux de notre sport. Le plus grave étant que beaucoup de jeunes vont sur ce versant de la course à pied, je ne te dis pas l'état de leurs genoux dans 5 ans !

Quand je suis venu entrainer à Lingolsheim le groupe runner, le groupe loisir s'est demandé qui était se déjanté ? En plus il faudrait presque s'excuser parce que tu entraines des athlètes qui courent vite ! J'avais passé près de 15 ans sur la piste à sentir son odeur, à concrétiser des entrainements, à faire des séances de fou. Le 1er couloir sentait la fumée tellement ça allait vite. Des types qui couraient à 3'45'' au 1500m (ndlr : record du monde à 3'26''), des mecs sous les 14' sur 5000 m, 9' au steeple, mais oui la piste c'est une arène. Demande à Pierre (ndlr : Joncheray) c'est là que tu deviens : Un coureur !

Alors pour avancer on propose tout simplement des petites solutions, notamment, le Samedi 18 Octobre au CREPS de Strasbourg j'organise avec L'ETR Alsace un colloque sur le demi-fond avec la présence de Philippe Dupont entraineur national, Hervé Assadi de Dijon, Jacky Loss, etc.

Aimer c'est agir, pour que le demi-fond ne meure pas… Mais cela va être compliqué.
Le 27 septembre prochain, aura lieu la 3ème édition de "Courir en Tête", une épreuve de course à pied au sein de l'hôpital psychiatrique de Brumath où tu travailles. Peux-tu nous présenter cette course un peu atypique ?

Nicolas je fais un travail passionnant j'essaye d'aider les personnes atteintes de troubles de comportement dans leur quotidien. Des personnes en attente de toi tout le temps, chaque instant. Il n'y a pas de répit, des demandes incessantes que tu dois résoudre, trouver une solution, parce qu'ils ont en besoins, surtout d'être rassurer.

Quand on me parle de "Courir en tête" je me dis que c'est un super projet concrétiser par mes collègues soignant de l'EPSAN. Un projet qui donne de l'importance aux malades, eux-mêmes en parle, certains gardent leur médailles pendant un certain temps.

Si peu devient important pour eux parce que certains n'ont plus rien de leur vie tant la maladie les a éloigné de la raison. La maladie mentale ce n'est pas une maladie qu'on soigne complètement avec des traitements. La relation, le travail thérapeutique par les activités physiques a aussi son importance. Elles sont un rouage essentiel du processus de l'évolution du patient. Elle contribue à son évolution, au niveau cognitif, relationnel, pour une réhabilitation importante.

Chacun de nous est confronté à cette baisse de régime et d'envie. Nous avons nous l'espoir de rebondir. Pour les patients, la maladie les enferme d'avantage. "Courir en tête " c'est un peu sortir de cet enfermement. Souviens-toi de l'indien dans le film de Milos Forman "Vol au-dessus d'un nid de coucou", lorsque l'indien sort de l'asile, il va courir vers la vie.

L'objectif pour nous, soignants, c'est un peu cela : montrer que l'enfermement mental est difficile, montrer par ce projet qu'il faut s'ouvrir, aller de l'avant et se confronter à cette existence. J'espère que "Courir en tête" va attirer des personnes qui au-delà de la course donneront une bouffée d'oxygène pour eux et que cela ait un sens.

Les bénéfices sont reversés intégralement cette année au service enfant de l'Epsan pour l'achat de nouveaux vélos. Et pour le CPI structure extérieur accueillant des personnes en journée à Strasbourg, pour l'achat de matériel informatique. Il y aura aussi la participation cette année du Lycée Marc BLOCH, les IFSI de Brumath, d'Erstein, de Strasbourg, et une résidence de Belgique qui viendront soutenir cette action pour les patients atteints de maladies mentales.

D'avance Merci à vous tous, amis, parents, athlètes, soignants, élèves, lycéens, de se soutien, dont l'envie est de courir pour le plaisir de donner.

Interview réalisée par Nicolas Fried.

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